Le monde de Jim
Dessinateur hors pair, peintre d’une acuité terrassante quant aux choses humaines, façonneur aussi d’objets rituels par assemblages de matériaux de récupération - le tout cohabitant au cœur d’une expo aux allures d’installation - , Jim Peiffer, fragile et puissant à la fois, est un marteau de porcelaine. Son art imagé est une langue qui parvient à combler les interstices où mots échouent.
Ce jour-là - l’homme est ponctuel -, je rencontre le sourire intimidé d’un artiste réservé, courtois, taiseux, manifestement né ascendant solitaire. Et pétri par l’Histoire de l’art. En tout cas, aussi attachant qu’introverti. Hypersensible donc vulnérable. Sauf qu’une fois le pinceau ou le crayon dans ses mains, voilà que tout un univers prend forme, comme poussé par une urgence, un besoin impérieux. La fresque d’un monde hurlant, trop gesticulant pour qu’il y trouve sa place.
Il me dit qu’il crée couché sur son lit - lieu sanctifié par moult artistes, de Lorenzo Lotto à Marlene Dumas, comme l’accessoire indispensable du voyage insomniaque, de l’abandon, des rêves, visions, errances -, ainsi, il dit créer couché sur son lit… non en silence mais en écoutant du rock-metal, et qu’il est « sur le point de trouver quelque chose ».
Il, c’est donc Jim Peiffer, né en 1987, vivant dans l’Oesling, diplômé de l’atelier de dessin de l’ENSAV La Cambre, dont on raccorde fréquemment l’univers pictural à celui de Jean-Michel Basquiat, ancré dans le street art new-yorkais, et de Robert Combas, biberonné au fun rock français.
Alors, certes, Jim partage l’énergie brute de ces deux figures associées dans les années 80 au renouveau de la figuration, truffée de signes et de symboles, il n’en demeure pas moins que l’artiste Peiffer est un créateur aussi inclassable que prolifique - étranger à l’angoisse de la page blanche -, qui varie à l’envi les techniques, les médiums (acrylique, pastel, bombe aérosol, crayon, feutre) et les supports (toile, jute, bâche, bois, papier), totems inclus, selon une constellation intime qui incube de façon parfaitement imprévisible.
Une constellation où la peinture, une échappée de transgression du quotidien, atteste d’une force aphoristique.
Et où le dessin trempé dans l’encre bleue du stylo bille, fait naître des cathédrales de lignes, des architectures, souvent identifiables, à la manière d’un vitrailliste. Et c’est précisément cela, ce « quelque chose », cet art proche du récit graphique perméable à une lumière intérieure, associant comme par magie esthétisme, profondeur et mélancolie, que Jim est « sur le point de trouver » où, en tout cas, auquel il aspire…
Sinon, parfois le dessin (dont ligne libre ou serpentine, graffiti) perfuse la peinture, et parfois la peinture est annotée, escortée par cette autre forme de dessin codifié qu’est l’écriture, à l’exemple de « la liberté d’aller dans la transhumance des éclats sonores et léthargiques des rappeurs », voire « la gorgone mortelle, heureuse, de son oeil tuméfiant harasse les cyclopes hasardeux, borgnes, du désastre, s’enfuyant sur des chevaux échassiers ». Prosodie particulière, autrement décousue, pour le moins spontanée, celle d’un poète halluciné, errant entre Allen Ginsberg et Mallarmé.
Jim Peiffer, la courroie d’expression et de transmission de la désillusion ? Peut-être. Le traducteur ou expiateur de nos cauchemars, des siens d’abord ? Sans doute. Mais alors noyés dans la profusion, la saturation des couleurs, les contrastes de tons vifs, à la croisée d’un Matisse et d’un Paul Klee. Toutefois, je plaiderais pour une tentative de « rester en vie dans la réalité », ce qui implique de s’en échapper et ne dispense pas en même temps d’interroger notre place au sein des contraintes quotidiennes.
Alors, oui, l’iconographie de Jim Peiffer reflète ses tourments, autant que ceux du monde, dans un aller-retour contagieux, mais son dessein, involontaire ou inavoué, serait moins de nous terrifier que de nous (en) délivrer, autrement dit, créer un monde à part, comme une catharsis. En clair, Jim Peiffer incarne le pouvoir de l’art comme une issue de secours, par le biais de l’émotion que peut traduire un cri silencieux jailli d’une bouche béante. Ou étouffé par des lèvres closes d’un gros trait noir. Du noir aussi qui creuse les yeux comme des billes de braise éteinte.
Le monde de Jim est une fantasmagorie aussi troublante qu’inquiétante, sans toutefois écumer de rage. Ça grouille comme une cavalcade à la James Ensor. Comme une fable grotesque ou une sorte de danse macabre où, en un mode moins chaotique, s’immisceraient Max Ernst, Dali, voire William Blake (sans la référence biblique). Une cohabitation fourmillante de formes et de créatures hybrides, de corps, souvent nus et féminins, de crânes et têtes cornues, de visages déformés, torturés, ceints de charbon, souvent puisés dans le répertoire populaire africain, avec ces masques essentiels aux mythes, aux rituels surtout, à la communion avec le sacré, à la dissimulation aussi, tout autant qu’à la représentation de la comédie humaine.
C’est dans l’esprit des masques que se dressent les assemblages tridimensionnels de matériaux de récupération - bidons en plastique, guidon de vélo et autres objets improbables superposés à l’aide corde -, autant de sculptures totémiques, peintes au spray où percole la parodie. Et l’humour qui s’y colle.
Enfin, greffé au tout, dans la luxuriance des couleurs, un bestiaire. Traversé par deux principaux motifs, celui du crocodile - symbole lié à l’eau, le Nil freudien, l’inconscient névrotique - et celui d’un oiseau singulier, un métissage du héron - associé à la sagesse, à la vigilance, parfois perçu comme un lien entre la vie et la mort.
Parfois surgit un paysage. Ou une maison. Ou un bateau. Des ailleurs…
Marie-Anne Lorgé
(c) Christian Aschmann
en collaboration avec REUTER BAUSCH Art Gallery