Avec Catalogue of Fragments, Christian Aschman construit un récit visuel aux prises avec le temps. S’il semble s’écouler dans une seule direction, la diversité de ses manifestations en fait pourtant une matière instable, traversée d’incertitudes dès lors que la mémoire s’en empare. L’exposition propose ainsi un parcours où le regard porté sur le monde et sur les individus rencontrés se déploie dans un jeu d’évocations et de réminiscences, laissant une large place à l’interprétation, tant celle du photographe que celle du visiteur.
L’architecture et l’aménagement urbain constituent un axe structurant de la pratique photographique d’Aschman. En se tenant à distance de toute représentation séduisante ou référentielle, les lieux qu’il photographie tendent souvent vers une forme d’abstraction visuelle. Dans les deux photographies de Tokyo (2014), le site devientune pure composition visuelle autonome.L’artiste instaure ainsi un rapport distancié au lieu : celui-ci est neutralisé, désindexé de son contexte, et ramené à une surface strictement délimitée par le cadre. Perspective et profondeur y sont volontairement annulées, au profit d’une organisation frontale de l’image. Les volumes architecturaux se transforment alors en formes géométriques prises dans un réseau de lignes, de découpes et de reflets. Les deux images se présentent comme des constructions planes, bidimensionnelles qui s’ordonnent pour faire écran. L’espace y apparaît compressé, aplani, hermétique à toute forme d’intrusion — pas même celle du passant visible sur le second cliché, réduit à une silhouette sans épaisseur, immédiatement absorbée par la surface de l’image. En supprimant à la fois les indices perspectifs et les marqueurs temporels, ces photographies produisent un présent figé dans un « ici et maintenant » immuable. Le hors-champ, le mouvement et le temps se logent alors entre les deux images. C’est dans cet intervalle que la durée s’inscrit et que l’activité reprend : un corps se décale légèrement, le cadrage l’accompagne. Par leur fixité et leur planéité, les photographies ancrent ainsi le regard dans l’atemporel.
Aschman inscrit de la sorte sa démarche dans un continuum où la mémoire opère comme une strate supplémentaire, venant parfois se superposer au réel. Les photographies de deux halls aux murs carrelés en offrent une illustration. On y retrouve son intérêt pour les éléments architecturaux et les plans géométriques, mais c’est surtout la réitération du regard — la reprise d’un même angle de vue, la similitude des matériaux et des motifs — qui permet à un lieu d’en évoquer un autre et de créer un pont entre deux expériences séparées par onze années.
Les six photographies des séries réalisées sur l’île de Fuerteventura datent de 2021 et de 2025. Le désir de retrouver l’intensité des choses vécues et aimées anime Aschman, qui met en place un protocole précis : refaire le voyage, emprunter les mêmes routes, utiliser le même appareil photo, puis se placer à l’endroit des premières prises de vue afin de les dupliquer. Seuls quelques détails trahissent les transformations survenues au fil des quatre années écoulées : ici, l’apparition d’une antenne parabolique ; là, une végétation plus envahissante ; ailleurs, l’effacement d’une ligne blanche. Le temps s’inscrit ainsi discrètement entre les images. Ces indices ténus ne constituent cependant pas le véritable sujet des photographies, qui agissent plutôt comme des instruments de la mémoire. Elles participent d’une tentative de maintenir vivante une expérience passée, de la réactiver par la répétition afin qu’elle ne s’estompe pas et ne devienne incertaine.
Lorsqu’il cadre des constructions humaines, ce qui intéresse Aschman en premier lieu est une certaine forme de modernité, qu’il épure en la traduisant par des matières, des textures et des tonalités. Mais il lui importe autant de faire perdre ses repères au lieu photographié. Il l’anonymise, le délocalise d’une certaine manière pour en faire un ailleurs — à la fois partout et nulle part. Bien sûr, ses images évoquent également des motifs qu’il affectionne, comme l’eau des piscines pour leur bleu et leurs reflets. Pourtant, en évacuant le pittoresque et tout ce qui pourrait faciliter l’identification des lieux, ses photographies offrent un regard singulier sur des espaces que chacun peut néanmoins s’approprier en tant que fond commun, sans que son attention ne soit détournée par un effet de carte postale.
À travers ce catalogue de fragments, composé de ses archives photographiques et de la mémoire qui s’y enroule, Aschman parle en définitive de ce que nous sommes. Il mobilise le pouvoir de révélation de l’image photographique pour nourrir une méditation sur le monde que nous habitons et la manière dont nous le vivons. Cette attention portée à l’autre — perçu comme un miroir de soi — constitue une dimension essentielle de son travail. Toujours liée au temps, la présence humaine s’y décline sous des formes multiples.
Elle se donne à voir, paradoxalement, par son absence dans les vues du Skatepark de Dudelange, photographié en 2020 durant la pandémie. En montrant à la fois les infrastructures de loisirs désertées et son environnement, avec ses bâtiments laissés à l’abandon, vestiges d’une époque révolue, Aschman inscrit cet épisode douloureux dans une perspective plus large : celle d’un lieu réhabilité après la disparition de l’industrie et des activités humaines qui l’accompagnaient.
À ce trouble d’un temps mis entre parenthèses répond la vitalité des portraits qu’il réalise selon des approches très diverses. Les visages saisis à la volée sur les routes parcourues d’Etawah, Agra, Jaipur et New Delhi, en 2025, traduisent à la fois vigilance et rêverie. En déclenchant son appareil, il interrompt la course de ces corps motorisés et fige leurs pensées. Un parallèle peut ainsi être établi entre ces portraits et celui du jeune Tokyoïte aux traits impassibles. Dans cette image, au contraire, le mouvement n’est pas arrêté et aucun monde intérieur n’est révélé : il s’agit de préserver le mystère d’une rencontre spontanée, maintenue en suspens.
Interpellé par l’inclination de la nature humaine à se rassembler et à faire communauté, Aschman, lors de sa visite de l’exposition consacrée au photographe Wolfgang Tillmans en 2025, s’attache à observer des actions à peine perceptibles et des échanges indicibles, à partir desquels se dessine un portrait de groupe. Il fragmente la durée afin de saisir des attitudes, des regards, des micro-gestes — tantôt maîtrisés, comme une main qui se tend pour relier deux corps immobiles, tantôt involontaires, comme un pied qui glisse hors de sa sandale avant de la retrouver.
En 2024, sur la plage d’Ostende, qu’Aschman connaît depuis son enfance, son regard songeur s’attarde sur la silhouette quelque peu incongrue d’un homme marchant avec un parapluie. Renouant avec ses souvenirs, sa mémoire transite d’un temps à un autre en observant un paysage familier. La séquence en noir et blanc est abordée comme un dispositif narratif ouvert, proche de l’amorce cinématographique ou du roman graphique. Si un récit semble s’esquisser, il demeure volontairement indéterminé, laissant au spectateur la liberté d’en imaginer les prolongements.
Enfin, en s’inspirant d’un thème de la peinture classique, dans un double portrait réunissant les âges de la vie, Aschman explore le lien intime qui unit un père et son fils, ainsi que les effets du temps qui traverse cette relation. Ce travail en cours se présente aujourd’hui sous la forme d’un triptyque. Les trois images montrent les deux figures dans une posture similaire, tandis que de subtiles variations de cadrage — notamment dans l’alignement des têtes — introduisent un mouvement ondulatoire au sein de l’ensemble. Cette modulation visuelle traduit à la fois la flèche irréversible du temps et les transformations continues qui traversent les existences humaines.
Texte : Clément Minighetti, janvier 2026
(c) Reflection 01 - 07 06 2020. Photo : Christian Aschman