Sauvage

24.01.2015 - 21.02.2015

Vernissage le 24.01.2015 à 11:30

Dominique Lang

SAUVAGES DOUCEURS ET REVERIES SUBVERSIVES

Texte par Sofia Eliza Bouratsis

Keong-A Song n’est pas tout à fait satisfaite du monde dans lequel on vit. Elle a donc créé ses propres univers – qui sont peut-être aussi des traces avant-gardistes du futur dans lequel nous allons vivre un jour… Attention, il ne s’agit pas ici d’un paradis parfait : car les êtres humanoïdes qu’elle crée ont parfois des réactions humaines – juste plus libres et absolues. Le monde de Keong-A Song est décalé, onirique ; un esprit « logique » dirait qu’il se situe hors-temps et hors lieu. Mais il n’est pas sans lien avec ce qui la choque dans notre vie humaine, trop humaine… L’artiste donne un regard tendre et subtil, avec une certaine distance, aux éléments de notre vie qu’elle ne comprend pas. Et chaque dessin est toute une histoire.

Une première image : Goddness of the Purple Forest


C’est une interprétation douce et sauvage de la Vierge Marie, peut-être parce que l’artiste est bouddhiste et vit en Europe, peut-être aussi parce que voir l’icône transfigurée par un visage animal, si délicat soit-il, bouleverse. Mais chez Keong-A Song, c’est ainsi : les êtres anthropomorphes ont tous des visages animaux et des habitudes… presque humaines. Et c’est ainsi que le voyage commence. Encre de Chine et aquarelle. Précision du trait, jeux d’encre magnifiques et fascination du détail discret.

SINSPELT VILLAGE, BLACK UNICORN ET L’UNIVERS REVE D’UN AUTRE MONDE

Un village avec tous ses habitants, créé en 2015, que nous voyons parfois en dessins, parfois en fragiles et délicates petites sculptures est une proposition, emplie d’humour et d’engagement pour un autre monde possible – imaginé certes, mais imaginable. Ici, on prend notre temps pour plonger dans les subtilités du détail, pour essayer d’abord de comprendre si ces êtres portent des masques où si ces têtes de poissons, renards et autres êtres fantastiques sont leurs vraies têtes ; on prend son temps ensuite pour essayer de comprendre comment ils vivent et… finalement on plonge dans l’espace du dessin pour essayer de s’en inspirer, car certains des éléments que l’on découvre ici rendraient notre vie sur Terre parfois si triviale bien plus marrante.

Même s’il est peuplé de travailleurs (ceux qui portent les combinaisons à rayures rouges et blanches) et de non-travailleurs, l’artiste a décidé de dessiner un monde à hiérarchies choisies. En effet, chaque membre de la société choisit sa place – s’il veut être vacancier, travailleur, croyant… – et surtout son propre rythme : quelle chance ! On choisit par exemple d’être travailleur : pas de différence apparente entre le chef cuisinier et le bibliothécaire si ce n’est leurs collaborateurs : le premier travaille beaucoup avec les oiseaux, le second… avec les livres. Oui, il s’agit d’un univers un peu paradoxal. Par exemple la Bibliothèque nationale : au lieu d’être un lieu d’archivage comme le sont les nôtres, elle est l’occasion de détruire les livres qui sont de trop. Mais, avant de les détruire, les travailleurs doivent bien les lire. Le détail fascinant est qu’ils peuvent librement prendre le temps nécessaire à la lecture… au calme. Sans parler du premier mai de cet univers, la Fête du cercle [la fête du travailleur], où chacun flotte à sa guise dans une bulle de rêve (ou de savon).

Et que mangent ces êtres ? Des cookies végétaux et de l’énergie solaire venant de Black Stone “enery stone”  bien sur ! Petite critique de la mode de la nourriture biologique actuelle et de la prolifération des supermarchés dans notre société contemporaine ? Peut-être. Clin d’œil aussi à la technologisation de la vie quotidienne : certains d’entre eux se rechargent comme des téléphones portables. Mais il y a également une autre option : un dresseur donne des informations aux oiseaux qui ensuite vont récolter les éléments végétaux qu’ils mettent dans un moule artisanal, ils distribuent ensuite les cookies faits-maison aux habitants. Et les nuages, à leur tour, leur offrent à boire de l’eau toute fraîche avec mineral water [water zone].

Keong-A Song ne donne pas seulement de la nourriture à ses êtres étranges, elle redonne la vie à des zones oubliées ou mortes. Elle est en effet intriguée – et inquiétée – par les lieux abandonnés. Base Camp reprend ainsi la photographie d’un bâtiment de Gaza, détruit par les humains : « J’ai remis des gens dedans » ! Paradise Resorts est quant à lui inspiré d’un complexe de vacances taiwanais, construit puis abandonné : une licorne – mais noire – y symbolise l’idéal, la conscience du rêve et l’envie obsessionnelle de rêver. Cette licorne est comme un autoportrait que l’artiste aurait fait, non pas d’elle, mais de sa démarche.

Cette fascination pour les endroits oubliés éveille évidemment la question de la nostalgie : Anti-nostalgie nous montre ainsi des poissons qui ont quitté la mer et qui désormais s’amusent en construisant des totems. Il s’agit, d’une certaine manière, de retrouver l’espoir ou plutôt : l’alternative. « Si chacun avait son propre dieu, nous ne ferions peut-être pas tant de guerres religieuses ». The Gods of the Desert représente ainsi la colline de visages – souriants et inquiétants – sur laquelle chacun peut ramener son Dieu personnel et créer son rituel, dans la paix, le sérieux et la coexistence avec les autres. Pourquoi pas ? Peut-être en effet que si les animaux prenaient le monde en main il deviendrait plus drôle à vivre.

Drôle et séducteur : Lucide Dream est inspiré d’une légende coréenne à propos de la renarde à neuf queues, cette figure toute puissante qui peut se transformer à tout moment et charmer, hypnotiser les humains avec ses belles paroles, qui peut manipuler le monde et ses êtres à sa guise. Ici Keong-A Song réalise le rêve ultime de la renarde, la seule chose qu’elle ne peut faire dans la légende : devenir humaine.

« J’AI CREE UN UNIVERS : L’HIBOUHISME ! »

Pas étonnant donc que l’artiste nous dise : « Je voudrais être un hibou. On nous parle des hiboux mais on ne les voit jamais » ! Dans l’Hibouhisme il n’est pas seulement question du hibou symbole autoritaire de la sagesse, mais aussi d’un hibou humanoïde qui vivrait dans toutes les cultures. Ainsi, il va prendre des champignons lors d’un rituel inspiré des temples bouddhistes – dans un dessin-vanité intitulé God of Mushroom –, puis il se promène dans un Louvre – ici Musée du Hiboure – qui fera sourire les habitués du temple parisien ; cela avant de manifester ou de se cacher quand il a fait une bêtise. L’artiste est entrée, comme dans un Kidnapping – non sans difficulté, mais avec humour et joie – dans ce monde qui l’émerveille et on la reconnaîtra dans les dessins… Elle a même créé The Factory of Mask pour ceux qui, comme elle, voudraient devenir hibou. On entre à notre tour dans cet univers rempli de symboliques et de rires. Humour aussi lorsqu’elle dessine un papa hibou avec son fils qui se transforment en une vingtaine de nationalités différentes devant leurs plats nationaux. Ici l’aquarelle subtile devient une caricature-douce qui s’amuse des clichés et, surtout, nous donne faim ! On a envie de remercier Keong-A Song pour ces voyages inspirants, finalement dans notre propre nocturne – la rêverie mais aussi les autres mondes possibles – ceux qu’il nous reste à imaginer ou à découvrir.