L'abîme de Chronos

24.01.2015 - 21.02.2015

Vernissage le 24.01.2015 à 11:30

Nei Liicht Dominique Lang

LE TEMPS SUSPENDU D’UNE ODYSSEE DANS LE TEMPS


Texte par Sofia Eliza Bouratsis


CHRONOS

« L’homme est un irréversible incarné en chair et en os » ,
il est « un temps à deux pattes, qui va et qui vient, c’est un devenir ambulant » .
Dès l’entrée de jeu l’artiste nous pose la question sans réponse : celle de savoir où est le temps – mystère à propos duquel tout a déjà été dit et donc, tout reste à dire ! Marco Godinho nous invite ainsi dans son exposition en transformant une évidence en paradoxe. Avec “Yesterday, Today, Tomorrow” il relie en effet les trois temporalités du temps et nous donne l’occasion de les déplier à notre guise…comme une spirale élastique. Mais n’est-ce pas ce que nous faisons constamment avec le temps ? L’interpréter, le tromper, essayer de l’étirer ou de le raccourcir ? Le temps, deadline dans son essence même, peut être vécu comme une limite qui nous empêche de … Or, l’approche de l’artiste est bien plus subtile qu’une mise en œuvre du chatoiement des limites temporelles facile et provocatrice : il nous donne ici l’occasion de « saisir » le temps dans sa donation esthétique, de jouer à ce jeu – probablement le plus sérieux qui soit – avec humilité et joie. Car l’artiste nous plonge alors dans le présent, ou, plus précisément il nous situe dans l’intervalle : entre l’intimité la plus profonde et les questionnements philosophiques universels ; entre le presque-rien, qu’il soit un fil trouvé par terre, un espace laissé vide, un mot choisi dans un poème, et la transformation de ce minuscule détail en quelque chose… mais surtout entre les jeux ininterrompus des trois temporalités du présent évoqués par Saint Augustin : le présent du passé – le souvenir ; le présent du présent – la vision ; et le présent du futur, l’attente, là où « le passage se fait par la vue de l’attente au souvenir ».

« HASARD OBJECTIF » ET OBJET TROUVE PAR HASARD

André Breton disait que les rencontres, les trouvailles « par hasard » ne se font pas exactement « par hasard »… Marco Godinho à son tour rappelle la poéticité de ces inattendus, de ces « actes manqués » réussis, petites erreurs-surprises qui peuvent changer le cheminement d’une vie et aller jusqu’à la scinder en un avant et un après. Il fait œuvre de ces incertitudes et de cet incompréhensible hasard, en récoltant méticuleusement des objets qui l’attirent (un petit miroir familial qu’il a gardé depuis toujours, des fils, lacets et petites cordes qu’il voyait à même le sol lors de ses promenades parisiennes,…) ; ou encore, en revisitant des objets apparemment dénués de sens (un mètre qui a été poncé jusqu’à ce que les mesures universelles disparaissent, une horloge détruite, ou un poème dont il ne dévoile que le premier et le dernier mot (“Black”, “Ocean.”). Un peu à la manière de son Time to… l’hologramme-séquence de 48 (ou 12x4) phrases poétiques et philosophiques qui changent selon notre position face à elles. Comme si l’artiste nous disait qu’il y a autant d’interprétations possibles du monde que de regards sur ce monde…

DES HAÏKUS QUI FONT RHIZOME

Il y a ici les mots, des phrases, des messages… mais ils ne disent jamais ce qui doit être. L’artiste transforme en effet le manifeste devenu classique en phrases-poèmes. Poème car les mots donnés sont ouverts : il y a tant de « lignes de fuite » – ou de lignes tracées au stylo bic noir, ou de crayons à utiliser – dans chacune de ses œuvres, que l’on peut mener notre expérience de son exposition là où bon nous semble – car, « l’esprit souffle où il veut ». Il n’est donc pas question pour Marco Godinho d’affirmer des prétendues certitudes, mais plutôt de suggérer des possibles. Cela n’est pas sans rappeler ce que Gilles Deleuze disait lors de son Abécédaire : « On est toujours à la pointe de son ignorance, et c’est bien là qu’il faut s’installer, à la pointe de son savoir ou de son ignorance pour avoir quelque chose à dire. […] C’est sur cette frontière entre savoir et non savoir qu’il faut s’installer »…

RUPTURE DU DESTIN & HOMMAGE AUX ORIGINES : DECOUVRIR

L’artiste se situe sur la frontière qui a fait basculer le destin de sa famille. Il lui rend donc hommage, mais sans fioritures. Dans ses propres déplacements – élément essentiel de son travail – il y a d’abord une référence transcendante, un respect fondateur, il sait ce que disait Freud : que l’on ne peut poser la question de savoir « où je vais » sans au préalable se demander « d’où je viens ». L’histoire familiale, les méandres de la mémoire, les traces mnémoniques de l’immigration sont et seront donc toujours là et l’artiste les sublime de manière poétique. Ainsi Sequence of a Forgotten Moment (Sagres, Portugal, August 2013) nous laisse un espace assez vide pour créer notre propre océan au large du Portugal. On peut alors aussi bien imaginer le no man’s land de la temporalité – la question qui se posera toujours – ; que, plus politiquement, une terre promise, l’illusion inaccessible et pourtant fantasmée, certes, plus meurtrière : celle de la forteresse Europe que les boat people rêvent d’atteindre un jour.

L’HORIZON A HAUTEUR DES YEUX

Les déplacements, marches, errances et promenades de l’artiste suscitent à leur tour les déambulations de notre imaginaire. Il aime bien choisir le paradoxe comme point de départ : la mer que l’on voit si souvent lors de cette exposition est pourtant donnée sans horizon – peut-être pour mieux transmettre le vide, le noir, l’infini qu’elle peut représenter pour des milliers de personnes – sans papiers – qui resteront à jamais anonymes. L’imaginaire, toujours libre-toujours rêveur et créatif, doit parfois se confronter à l’horizon des possibilités effectives… C’est probablement la raison pour laquelle le seul horizon que Godinho nous fait voir ici est celui, à hauteur de ses yeux, qui se crée à partir des petits bouts de fils qu’il a ramassés par terre, un par un, lors de ses longues marches… Une manière de nous montrer également que l’essentiel est le détour, le passage, le périphérique, jamais le point ou la ligne mais l’entre-deux qu’est la frontière.

ASSUMER

L’artiste assume. Le premier et le dernier mot d’un poème qu’un jour il nous fera peut-être lire en entier ; le vide qu’il a laissé au centre du fragile « territoire de crayons » qu’il a créé, la douleur du passage du temps et de ses multiplicités énigmatiques ; l’abîme de la connaissance et le désir de connaître. Presque comme un enfant, très joueur, songeur et perspicace, il est habité par cette pulsion de recherche qu’il exprime et transmet de manière poétique, cette envie spontanée et profonde de découvrir la pensée, le rapport au temps mais aussi aux histoires de l’humanité – ou de la littérature ou de l’art. L’expérience devient bouleversante, mais sans angoisse, car il nous dit « tout simplement », l’air de rien, en citant le physicien philosophe Étienne Klein, qu’« il faut aimer l’irréversible »…

LE POINT. LA FIN. LE « DERNIER MOT »… OU LE RETOUR DE KRONOS

T.A.O.C., Chronos-ready-made, le petit personnage que recrée l’artiste, évoque l’une des origines de la culture européenne : la mythologie grecque. Ainsi, si le mot « Fin » reste très présent, comme (non-) recherche – d’une finalité également – il n’y a pas ici de linéarité, pas de repères faciles, il n’y a pas un début et une fin figés mais plutôt des superpositions de réalités temporelles, des références inspirantes et des conceptions du temps variées. La démarche de Marco Godinho est en effet profondément dialectique : la fin est dans le commencement et vice versa le commencement est dans la fin. Comme un jeu, subtil, savant et surtout généreux : libre, le temps de l’exposition, à chacun de déambuler dans l’espace-temps où bon lui semble.

NOTES

(1) Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, « Champs », 1983, p. 8.
(2) Vladimir Jankélévitch, « Quelle est la valeur de la pensée bergsonienne », Premières et dernières pages (Avant-propos, notes et bibliographie de Françoise Schwab), Paris, Éditions du Seuil, 1994, p. 85.
(3) Qui n’est pas sans rappeler Charles Ives, The Unanswered Question, par l’Orchestre Philharmonique de New York, direction Leonard Bernstein (Sony).
(4) Saint Augustin, Confessions, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 326.