Doris Drescher

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artiste plasticienne - installations, vidéos, poèmes, dessins

Jean-Michel Ribettes, 2011

L’Adieu aux Ruines La pluie, les pleurs.

Dans le monde invaginé qu’elle habite, l’inversion est la règle. Le renversement suit une permutation d’échelles selon une sorte de fractalisation topologique. C’est que sa structure de pensée n’est pas triviale, elle obéit en permanence à une sorte de paradoxe quantique.
Doris Drescher c’est l’infiniment grand injecté dans l’infiniment petit.

C’est l’antinomie essentielle, exacte, où le macrocosme vient entièrement se replier dans le microcosme.
Quand Doris Drescher nous fait part de ses émotions, le désarroi, le désespoir ne sont jamais loin. C’est un ressort d’une âpreté terrible qui rend son œuvre si déchirante. Son corps l’embrasse. Elle voudrait qu’un toît couvre sa maison. »Mon problème est que ma salle de bains est plus grande que ma maison ». Elle ne contemple dans l’univers qu’un chaos généralisé. Une instabilité, une morphogenèse. L’espace est pour elle une complexité instable traversée par des fluctuations dissipatives.

Olivier Goetz 2011

Depuis ses premiers dessins, Doris Drescher a inventé un langage plastique singulier, avec ses propres codes, qui échappe aux attitudes et aux courants des canons de l’art contemporain, dans son subconscient elle résiste à une sorte de “normalisation”. Elle prend ses distances avec le réel, au point d'attendre parfois la pure abstraction. Nourrie de philosophie et de sciences, son inspiration n'est pas gouvernée par des règles préétablies, ni même par des principes relevant d'une simple rationalité. L'harmonie des images est traversée de fulgurances imprévisibles. Comme si la réalité se fissurait pour laisser soudre la lumière d'une inquiétude indécise, entraînant la vibration des formes, l'irisation des couleurs, le séisme des sensations...

www.doris-drescher.com
  • 01 Oiseaux amoureux Installation, 2014
  • 02
  • 03 Untitled Dessin, crayon et aquarelle sur papier, 70 x 50 cm, 2013
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Sofia Eliza Bouratsis

Notes de rencontre :

À propos d’un microcosme qui se détache de l’univers,

par un fil blanc qui, par hasard, s’est collé sur une chaussure

à laquelle l’artiste donna un coup de pied.

Je suis chez Doris Drescher, c’est assez particulier d’être chez une artiste qui à la Biennale de Venise avait nommé son pavillon Casa mia. Je comprends mieux maintenant. Chez elle il y a des objets choisis, retenus, qui l’ont marquée. Des objets presque sans « valeur objective »... Elle les garde, un jour ils seront peut-être transformés en « quelque chose d’autre » :pour une exposition. Chaque objet est une trace de sa vie – discrète et minuscule. Et même si l’on aimerait beaucoup qu’elle nous raconte son histoire, elle, préfère nous laisser l’imaginer. Je lui demande si pour cette exposition elle va prendre la coque d’œuf vide qui est délicatement posée dans les lèvres d’une tasse d’espresso et sur laquelle le jaune d’œuf joue le rôle de la colle qui retient une plume qui ne s’est pas envolée : « Non, ce n’est pas mon sujet, mon sujet c’est le départ ».


Une goutte de sang était tombée dans le café et il me dit : « Viens, on s’en va »…

« - Une goûte de sang ?


- Oui, quand j’étais en Italie, un jour, une petite fleur rouge est tombée dans mon café.

- Il ?


- Mon mari, mon ami, mon chat Matteo, moi roi, mon ange... ? ».

Elle me dit qu’au rez-de-chaussée du centre d’art elle va représenter le « monde réel » tel qu’il est, cruel, avec ses guerres, ses antidépresseurs, son milieu de l’art – auquel elle résiste par son art même ; et ensuite, en montant l’escalier, on s’en ira vers là où « l’on s’en va » : un bâton pour aveugles nous y guidera (Aveugle, 2015). « En haut c’est mon monde, doux, avec ses miniatures, sa poésie ». Qu’une artiste dise de son exposition qu’en bas c’est le monde réel et en haut son monde, est en effet assez singulier. Comme si elle suggérait au spectateur de réfléchir aux éléments qui constituent son propre « monde réel » puis son propre « mon monde » – le plus secret, enfantin, rêvé, naïf et gai.

Je n’ai pas encore vu l’exposition au moment où j’écris les premières lignes de ce texte : j’ai l’impression de – presque – pouvoir l’écrire sans l’avoir vue, juste en ayant passé un moment avec Doris Drescher chez elle. Je veux partager sa manière de parler, sa présence si calme en apparence, si douce avec ses cris à voix basse, ses plaintes et ses refus. Elle fredonne. On se balade dans ce moment, lors d’une matinée lumineuse, chez elle, dans sa maison, dans son quotidien – qui constitue la matière même de ses œuvres. Ce qui rappelle le ready-made, mais dans sa version minimaliste, délicate et mesurée. Ainsi presque chaque objet qui se trouve chez elle pourrait faire partie de l’une de ses expositions ; ou encore, selon le concept, un même objet – la même vidéo, la même photographie – pourrait voyager d’une exposition à l’autre en disant quelque chose d’un tout petit peu différent.

Il faut du courage pour dire ce qu’elle dit ; pour refuser tout ce qu’elle refuse : par exemple de jouer au jeu des esthétiques à la mode, par exemple d’attirer le regard par des couleurs éclatantes ou des œuvres monumentales, par exemple de sourire à tout le monde. Non, Doris Drescher, quand elle vous sourit, elle vous donne le sourire le plus authentique du monde. Un peu comme un enfant qui n’a pas encore appris à mentir. C’est presque angoissant tellement c’est vrai.

« - Comment sera le monde réel ? 


- Je vais remplir le mur d’articles de presse (Sans titre, 2015). Montrer l’état ridicule du monde. Les choses que je choisis de ne pas voir et que j’ai recherchées spécialement pour l’exposition. Mais… nous nous sommes partis, on n’est plus là, on s’en va. Je me marie avec ce “il”. Et ma petite robe bleue est maintenant dans le cercueil » (J’ai peint la robe en bleu, 2015). Et la belle robe de mariée est posée sur un banc blanc (Sans titre, 2012). On revoit la robe en haut, dans « son monde », car elle la porte pour Neige (vidéo, 2006) et ici l’artiste ne fredonne pas : elle chante !

À côté de la robe bleue il y a une aquarelle, c’est l’artiste qui a peint la robe – et elle le montre ce petit carré d’aquarelle. Elle dit : « J’ai vécu des choses très dures dans le monde de l’art, ce cercueil c’est ma plaie ». Ce bleu absorbe. Il est la mer, le ciel chaud du printemps qui, on dirait, s’approche.


Elle s’arrête un instant, pour prendre des notes. Au feutre rouge. Alors a lieu un joli silence, accueillant. Je ne dois pas la déranger si elle prend des notes. Elle a du avoir une idée. Le cahier tombe par terre. Elle le laisse par terre. Comme si elle n’accordait pas trop d’importance à cet acte manqué, à cette chute, ou au contraire, comme si elle voulait laisser cette chute être juste une chute. Chacun de ses gestes est d’une lenteur poétique, étrange, complétement en dehors de notre mode de vie actuel : 
« Les choses se font toutes seules dans mon travail ». Le cahier est celui qui est placé à l’entrée de l’exposition (à côté des trois peintures Tâches de sang, 2015), les notes qu’elle a prises sont ce poème en rouge. L’histoire d’un départ. 


S’en aller... Il y a plusieurs manières de s’en aller. Idéalement on partirait sur une plage déserte, ensoleillée, chaude où l’eau turquoise nous rafraîchirait juste assez. On ignore si les trains qui passent par la gare de Dominique Lang amènent à la plage ; mais l’artiste, elle, nous y emmène : ses cinq photographies de mouchoirs qui sèchent au soleil, les tâches qui sont à la fois broderies décoratives et gouttes de sang, et, le sable sur le sol. Ce quelque chose qui réchauffe, qui fait plaisir, c’est ça aussi le départ.

Et le départ c’est aussi celui de l’imagination. Du trait extrêmement délicat, comme une caresse sur le papier. On connaît la puissance d’une caresse qui ne fait que frôler notre peau. Ces quelques mots suffisent.

La peinture rouge pourpre qui marque le passage d’un monde à l’autre est radicalement différente du reste (Ma petite, 2006). Ici pas de grain fin, pas de discrétion, mais une épaisseur profonde – comme tout ce qu’elle nous dit. Parce que l’esthétique du tableau s’oppose dialectiquement à la légèreté et à la transparence des autres éléments de l’exposition, se crée alors cet équilibre, à la fois fragile et certain, cette tension relâchée, cette ambiance intimiste et ouverte.

On monte ensuite dans « son monde », il y a une photographie de son chat Matteo (2015) dans une boîte de déménagement : « oui, on s’en va ! ». Le fil qui suite à un coup de pied s’est apposé de lui-même sur la chaussure a formé la cartographie de son départ. Il y a des aller-retours, il y a une quadrature du cercle, il y a un chemin, à la fois un peu difficile à adopter et attirant, comme quand on décide de partir.

Dans une boîte à musique est niché tout le romantisme du monde. Deux oiseaux liés pour toujours l’un à l’autre (Umberto e Flavia, 2015). Un câlin qui ne peut se défaire, ils sont scindés, faits-main, trouvés dans un marché aux puces...
Puis elle sourit, Ne pleure pas (2015) : sur un petit coussin elle me montre « un parapluie ». Doris Drescher aime les parapluies, ils protègent des larmes du ciel. Mais celui-ci est fait d’un tissu si délicat, presque transparent et qui n’est pas imperméable. C’est la douceur, une fois la goutte écoulée.

Départ. E la nave va (2015), et ce petit bateau en céramique est posé sur l’une des fenêtres du centre d’art (est-ce que l’on se souvient encore de comment faire les petits bateaux en papier ?). 
La maquette de l’invitation à l’exposition est là aussi : il n’y a pas de backstage et pas de tricheries dans la démarche de l’artiste. La maquette est toute blanche, de minuscules tasses en porcelaine donnent l’impression de fondre dans le temps. Il y aura du café là où on ira, c’est tout ce qu’elle nous dit, du reste, on peut choisir le lieu de départ et imaginer celui de l’arrivée.
On imagine Doris Drescher installer son exposition, venir poser ses objets, et généreusement choisir de nous laisser tout ce blanc pour imaginer ce que bon nous semble, puis jouer : avec la lumière et le temps qui s’est arrêté (Le temps perdu, 2015).

Elle prend ses valises et elle s’en va. Avec lui ? Qui est-il ? Ce point d’interrogation c’est plutôt des points de suspension. On ne sait pas et bizarrement, peu importe. On sait par contre dans notre fort intérieur, que tout voyage est avant tout intérieur. « Le plus important ? Je m’en vais ».

Chez elle, une assiette était posée sur la table, avec quelques miettes de terre. La sensibilité du moment passé avec Doris Drescher est telle que pendant qu’elle prend ses notes je regarde l’assiette et cela suffit à remplir le moment : « chez moi tout est transparent, dit-elle, très léger, très transparent ». Elle fredonne.
C’é solo un può di vento dentro (2014).

Avant de voir le centre d’art de Dominique Lang, elle imaginait une gare un peu délabrée. J’imagine aussi son exposition, avant de la voir, dévastatrice. Et maintenant que je l’ai vue je peux dire que tel est le cas. Dévastatrice tellement elle est remplie de fragilité et de puissance. Et de la poéticité qui se dégage de cette coexistence dialectique des objets, des histoires, des dessins, des couleurs légères de l’aquarelle, puis du rouge. Tellement elle montre l’importance du futile, de ce qui fait la vie – la banalité des douleurs du quotidien qui nous guettent. Mais cette exposition est aussi particulièrement inspirante, par la résistance de l’artiste et sa persévérance, à transformer le trivial en poétique. En d’autres termes, à le rendre vivable : c’est tellement beau, réel et effrayant à la fois. Tellement personnel et pourtant universel. Tellement détaché du monde et donc dans le monde.