Daniel Wagener

01
02

photographe

graphiste designer

www.danielwagener.org
  • 01 tirage pigmenté, encadré bois sous verre, 60 x 80 cm, 2017
  • 02 tirage pigmenté, encadré bois sous verre, 60 x 60 cm, 2017
  • 03 4_11.jpg
03

What You See Is What You Get

À propos de l’exposition de Daniel Wagener

Commissaire d’exposition Danielle Igniti

Manipuler la forme

« Est beau, ce qui plaît universellement et sans concept ».

Emmanuel Kant

Daniel Wagener ne photographie pas beaucoup les humains. Il photographie plutôt les traces accidentellement laissées par les humains ; il photographie l’aberrante normalité des mises en scène de la vie quotidienne – qui malgré les protocoles méticuleux qui les constituent, finissent toujours par s’en échapper. Un monde qui est « mis en page » au détail près et qui, pourtant, oscille constamment vers le hasard. Il crée ainsi une esthétique des « actes manqués » (1) visuellement réussis.

Son œil, de graphiste et d’artiste, dévoile donc sa recherche de la perfection qui existe peut-être, juste là où on ne l’attend pas. Dans la beauté de l’artifice, dans la dialectique du contrôle absolu et de l’oubli, dans le détail du détail qui change tout. Les pots de fleurs en plastique restés par terre, c’est la beauté d’une décoration qui est moche ; l’arrière scène du marché de Noël à Luxembourg Ville où un arbre devient digne des piliers électriques des pays du Tiers-Monde, c’est le retournement inattendu du monde ; les couloirs des foires automobiles et les stands le dernier jour de la foire, c’est quand la fatigue de ceux qui y ont travaillé est enfin imprégnée sur les objets. Son œil ne recherche peut-être pas la faille, mais ce qui en elle ­– dans le ridicule du minuscule échappement – peut être beau.

Daniel Wagener ne photographie donc pas beaucoup les humains. Il photographie plutôt leurs traces. Il regarde les choses qui nous font tourner la tête, non pas parce qu’elles sont désagréables ou choquantes – mais parce qu’elles sont sans intérêt. Et il les traduit formellement en jouissance esthétique.

Ce qui lui importe dans son travail ce n’est donc pas l’élément naturel qui échappe, mais plutôt l’élément artificiel qui traduit l’échappement naturel des choses. Il compare en effet les compositions qu’il trouve dans la rue à des natures mortes. On pourrait dire aussi que l’artiste explore les « arrangements ridicules » du quotidien : par exemple la beauté absolue – muséale, « conceptuelle » – de la poubelle rouge placée dans la cour du bâtiment de l’Exposition universelle de Bruxelles, ou la « vanité » d’une prise électrique presque sortie du mur. La beauté de la détérioration de l’artifice, et celle de l’utile qui devient vain.

Humour plastique

Les restes inutiles – exemple tiré de mind matter, le livre qu’il vient d’éditer et qui est en vente à l’exposition ; le poteau électrique jaune coupé, pas éliminé, qui ne sera pas réutilisé mais qui a pourtant été recouvert pour être préservé, sans raison – lui servent d’occasions pour procurer une satisfaction visuelle. Et il le fait tout en parlant, sans le dire, des innombrables actions inutiles qui encombrent la vie de tous les jours. Mind matter, et pour le bien de l’esprit : autant en rire, et autant en jouir, du moins visuellement.

L’aspect purement visuel des choses, c’est aussi un chauffage qui dans une foire est présenté comme un trophée – afin d’être vendu – et qui, une fois sorti de son contexte, provoquera inévitablement  un malaise : il n’est pas beau, ce n’est qu’un chauffage. La question est de savoir ce qui dans cette photographie transfigure la trivialité du chauffage sur fond rouge sans pour autant produire un discours banal sur l’ornement publicitaire. Et la réponse se trouve dans le regard vif que pose l’artiste sur la société qui nous entoure, regard qui cherche méticuleusement, et avec humour, une certaine perfection là où elle ne peut exister. La réponse se trouve aussi dans la précision bornée de son œil et dans les dispositifs qui en résultent.

Virtuosité visuelle

Daniel Wagener fait de la photographie argentique, il scanne ensuite ses films et opère des inversements, des soustractions d’informations et d’autres trucages visuels par manipulation numérique afin d’arriver à cette étrangeté joueuse et joyeuse qui caractérise son travail. L’apparente légèreté de ces images cache donc une ponctualité et une détermination qui proviennent probablement de son métier de graphiste. Pourquoi, par exemple, ne pas utiliser le nombre d’or, cet universel dont l’usage diachronique – depuis l’Antiquité – confirme le succès ? Il existe en effet quelque chose qui plaît universellement et sans concept. Des lignes qui se rejoignent harmonieusement, qui sont en équilibre parfait – puissent-elles être des tuyaux de canalisation. C’est cela qui constitue la beauté première pour l’œil humain.

Quand le décor tombe en miette – il devient discours sur le decorum

Le decorum en latin– la bienséance, ce qui convient, το πρέπον en grec – désigne le convenable. Il s’agit de l’un des principes de la rhétorique classique qui concerne l’adéquation ou non d’un style à son objet. Le convenable prescrit également les comportements qui sont appropriés ou non à une situation. Is what you see, what you really get ? Et si, entre ambiance muséale contemporaine, DIY, improvisation, artisanat et précision extrême, la mise en scène de Daniel Wagener lui échappait aussi un peu ? Dans un monde où tout est artificialisé, que reste-t-il de naturel ? Le plaisir que l’œil cherchera toujours, inlassable et assoiffé, et le plaisir aussi qu’il trouvera toujours, et qui débordera comme une bière à la santé de la jouissance esthétique pure, et simple. Il suffit de vouloir – et de pouvoir – la voir, la créer, la recevoir.

(1) À propos des « actes manqués », ou « accidentels », Freud note qu’ils « méritent plutôt le nom de symptomatiques. Ils expriment quelque chose que l’auteur de l’acte lui-même ne soupçonne pas et qu’il a généralement l’intention de garder pour lui, au lieu d’en faire part aux autres ». Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Éditions Payot, « Petite Bibliothèque Payot », 2001, pp. 241-242.

Sofia Eliza Bouratsis