Robert Hall

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Conceptual artist and musician

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Monadologie esthétique 

À propos de l’exposition de Robert Hall 

Anthem And Decorum

Commissaire d’exposition Danielle Igniti

Seize Millions.

La première guerre mondiale a fait seize millions de morts. Les chiffres varient, entre seize et vingt millions. L’artiste marqué par ce nombre – même le plus « petit », il le choisit pour son travail. Or, que signifie exactement seize millions ? Comment pouvons nous comprendre cette quantité ? Robert Hall essaye de la visualiser. Il fait des recherches. Il s’agit de réussir à voir seize millions de quelque chose simultanément. Suite à un processus particulier de marquage du papier à la bougie et de démultiplication du résultat obtenu, l’artiste crée une analogie :les seize millions de points que nous pouvons voir sur les murs de Dominique Lang.

Seize millions est un chiffre. Au-delà du fait que cette recherche n’est pas sans rappeler le cynisme stalinien selon lequel : « La mort d’un homme c’est une tragédie ; la disparition de millions de gens, c’est la statistique » ; elle évoque également la passionnante histoire philosophique de la question de savoir ce qu’est le nombre. Nous ne pouvons en effet ni comprendre ni nous souvenir de ces seize millions de morts : c’est une notion abstraite – un chiffre – que nous connaissons sans l’avoir vécu. Quand l’artiste transforme ce nombre en points (un point pour chaque personne tuée) il le traduit en chose visible : en un nombre précis de points, en monades. Ce qui nous amène à réfléchir sur la notion de nombre et de monade.

Qu’est-ce qu’un nombre – qu’est-ce qu’une monade ?

Le mot monade, qui relève de la métaphysique, signifie étymologiquement « unité » (en grec μονάς – monas). C’est l’unité parfaite qui est le principe absolu. C’est l’unité suprême (l’Un, Dieu, le Principe des nombres), mais ce peut aussi être, l’unité minimale, l’élément spirituel minimal. La notion de monade évoque ainsi un jeu de miroirs entre l’Un, la Monade comme unité maximale, et les monades, les éléments des choses ou les choses en tant qu’unités minimales.

Un petit détour dans les débats de la philosophie grecque antique peut ici s’avérer intéressant. Pythagore et les pythagoriciens ont vu dans les nombres la substance même des choses ; dans les dialogues de Platon, Socrate identifie Nombres (idéaux) et Idées ; et il distingue les Nombres idéaux des nombres arithmétiques simples. Cette définition du nombre comme idée abstraite préexistante et fondatrice de l’expérience a jusqu’à nos jours de nombreux partisans.

Aristote quant à lui, (dans sa Métaphysique Delta/V, chap. 6), rejette les Idées de Platon, dont l’Un, si abstrait et explique que l’unité en réalité se dit « en plusieurs sens » : « l’unité n’est pas la même dans tous les genres ». Il soutient en effet que ce sont nos capacités de perception et de cognition qui nous mettent en contact avec les caractéristiques du monde. Ce sont par ailleurs les apparences (phainomena), les choses que nous percevons, qui nous conduisent à penser notre place dans l’univers et à philosopher. Dans ses Catégories, œuvre majeure qui a été placée en tête de son Organon (l’ensemble de ses traités de logique), le philosophe développe les bases de sa logique et de son ontologie, en étudiant la façon dont l’être peut se dire dans le langage. 

L’une de ces catégories selon Aristote est en effet la quantité : ce qui est susceptible de mesure. Le philosophe comprend la quantité comme finie ou continue selon que ses parties ont ou pas de position dans l’espace. Le nombre – et la parole – font partie des quantités finies (le temps et l’espace, la ligne, la surface, les solides, sont quant à elles des quantités continues). Toute quantité revête également certaine propriétés :

- elle n’a pas de contraires, non plus que la substance (« peu » n’est donc pas le contraire de « beaucoup », car peu et beaucoup, ou petit et grand, ne sont pas des quantités mais des relatifs) ;

- la quantité n’est pas susceptible d’être plus ou moins quantité ;


- la propriété spéciale de la quantité, c’est de pouvoir être dite égale et inégale.

 Ceci dit, le lien le plus intéressant entre la quantité abstraite et la quantité d’êtres humains qui intéresse l’artiste – le nombre d’êtres humaines tués pendant la Première Guerre Mondiale – peut se trouver quelque siècles plus tard, mais dans la continuité d’Aristote, à travers la philosophie de Leibniz. 

Il n’y a pas « deux feuilles parfaitement semblables » [1]

et « il n’y a jamais dans la nature deux êtres qui soient parfaitement l’un comme l’autre,

et où il ne soit possible de trouver une différence interne » [2].

Philosophe et mathématicien, Leibniz développe un système métaphysique selon lequel l’Univers est constitué de monades. Il écrit pendant la dernière année de sa vie (1714) deux textes marquants sur ce thème, dont le second est devenu célèbre sous le titre de Monadologie. Selon Leibniz donc : tout être est soit une monade soit un composé de monades. Les monades sont des substances simples douées d’appétition et de perception, ce sont des unités par soi, analysables en un principe actif appelé « âme », « forme substantielle » ou « entéléchie », et en un principe passif, dit « masse » ou « matière première ». Quant à leur expression, les monades sont chacune un miroir vivant, représentatif de l’univers, suivant leur point de vue ; et elles présentent des degrés de perfection :

-       au plus bas degré, les monades simples ou « nues » se caractérisent par des perceptions inconscientes. Elles contiennent toutes les informations sur l’état de toutes les autres, mais n’ont ni conscience ni mémoire. Ce sont les monades des minéraux et des végétaux ;

-        viennent ensuite les monades sensitives, douées de perceptions conscientes et de mémoire et qui imitent la raison. Telles sont les monades des animaux ;

-        les monades raisonnables qui se distinguent par la conscience réfléchie (« aperception ») de leurs perceptions, qui entraînent la liberté. C’est le cas des monades humaines ;

-        ensuite les anges ;

-        et pour finir Dieu, dira Hegel, qui est la « Monade des monades ».

Les points de Robert Hall représentent donc une quantité du nombre seize millions selon Aristote et des monades humaines, singulières selon Leibniz. Un corps (vivant) est à la fois une partie minuscule du monde et le centre du monde propre de chaque personne, car comme l’écrit Leibniz, « quoique chaque Monade créée représente tout l’univers, elle représente plus distinctement le corps qui lui est affecté particulièrement et dont elle fait l’entéléchie : et comme ce corps exprime tout l’univers par la connexion de toute la matière dans le plein, l’âme représente aussi tout l’univers en représentant ce corps, qui lui appartient d’une manière particulière » [3].

Le point mathématique et le document photographique

Le pilier central du centre d’art est couvert de photographies. Le lien émotionnel entre les points et le fait qu’ils représentent des êtres humaines est ainsi établit à travers le médium photographique utilisé ici comme preuve : ces êtres humains ont en effet existé, la guerre a en effet eu lieu, etc. Ces photographies, sont en effet les documents qui attestent du lien symbolique entre ces points et des êtres humains, des « monades humaines, singulières ». 

Or, comment comprendre ce message photographique ? Roland Barthes explore ce qui constitue le message d’une photographie – de presse mais cela peut constituer un outil pour comprendre questionnement qui nous intéresse. Le philosophe français note que : « L’ensemble de ce message est constitué par une source émettrice, un canal de transmission et un milieu récepteur. […] Mais pour le message lui-même, […] quelles que soient l’origine et la destination du message, la photographie n’est pas seulement un produit ou une voie, c’est aussi un objet, doué d’une autonomie structurelle ; sans prétendre nullement couper cet objet de son usage, il faut bien prévoir ici une méthode particulière,
antérieure à l’analyse sociologique elle-même, et qui ne peut être que
l’analyse immanente de cette structure originale, qu’est une photographie »[4]

Quel est en effet le contenu du message photographique ? Qu’est-ce que la photographie transmet ? « Par définition, continue Barthes, la scène elle-même, le réel littéral. De l’objet à son image, écrit-il, il y a certes une réduction : de proportion, de perspective et de couleur. Mais cette réduction n’est à aucun moment une transformation (au sens mathématique du terme) ; pour passer du réel à sa photographie, il n’est nullement nécessaire de découper ce réel en unités et de constituer ces unités en signes différents substantiellement de l’objet qu’ils donnent à lire ; […] certes l’image n’est pas le réel ; mais elle en est du moins analogon parfait, et c’est précisément cette perfection analogique qui, devant le sens commun, définit la photographie. Ainsi apparaît le statut particulier de l’image photographique : c’est un message sans code »[5].

Pour en revenir au travail de Robert Hall : nous n’avons pas de manière de nous souvenir de la Première Guerre Mondiale car nous n’en avons pas la mémoire ; mais nous pouvons, en voyant des photographies, dans un contexte précis qui nous explique leur provenance, nous émouvoir. Imaginer. Cette idée constitue, sous un autre forme, la conclusion de la recherche de Roland Barthes évoquée ici. Le théoricien français écrit en effet que « la photographie, se développe sous la forme d’un paradoxe : celui qui fait d’un objet inerte un langage et qui transforme l’inculture d’un art “mécanique” dans la plus sociale des institutions »[6] et donc dans un univers sensible et émotionnel relié au vécu.

Les photographies sont ensuite interprétées par l’artiste

Au premier étage Robert Hall crée alors ses duplications. Les personnes que l’on voit sont anonymes, mais aussi, l’on ne sait plus, au sein de ces images, où se trouve l’original et où le recréé. En prenant une distance de la photographie comme document historique Robert Hall propose ici des images abstraites que le spectateur peut maintenant interpréter différemment : la fidélité au réel n’est plus l’objectif du travail de l’artiste. Il s’agit plutôt de s’approprier l’histoire. Surgit alors une œuvre qui se détache du caractère d’étude historique. Ce n’est donc pas étonnant que les images deviennent veloutées.

Collages à l’allure surréaliste

Le collages de gravures de Robert Hall viennent ensuite transcender toutes ces questions en plongeant un monde où il n’y a plus d’analogon. Le collage qui consiste à sélectionner de manière arbitraire, à découper et à recomposer des éléments préexistants ; est ici choisi comme technique. Or, il n’y a plus de photographie ni de nombre précis. L’histoire du collage dans l’art est longue (car il n’a échappé à presque aucun mouvement artistique), mais surtout : il fait son apparition quelques années avant la Première Guerre Mondiale. Les premiers ont en effet été réalisés par Braque et Picasso dans les années 1912-1913 (ils y reviendront ensuite pendant la période cubiste). Entre 1918 et 1931 les dadaïstes et les surréalistes se servent du collage pour critiquer l’actualité politique et pour créer des romans fantastiques. André Breton qualifiait ce processus de plagiat assumé. Il ne s’agit donc plus ici, pour Robert Hall, d’essayer de comprendre fidèlement une donnée historique (quantitative) mais d’utiliser à son tour une procédure artistique contemporaine à son terrain de recherche. Le ton un peu moral induit par la musique et par la recherche historique est ici mis en suspension en faveur de travaux qui dépassent le cadre historique des documents pour donner place à des univers fantastiques : espoir, beauté, rire, humour et gravité prennent alors leur place. Et les figures deviennent intemporelles. 

Anthem et Decorum

La tragédie, pour être comprise devient un ensemble de points, un papier peint qui décore la galerie. Ce beau motif est pourtant la représentation d’un drame. Paradoxe ? La beauté vient rendre le réel palpable, compréhensible, réalisable. Et, Anthem, le son comme prière aux sonorités contemporaines, vient poser une autre question philosophique fondamentale : la différence entre éthique et morale.

Texte par

 Sofia Eliza Bouratsis


[1] Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, Paris, Garnier-Flammarion, 1990, p. 180.


[2] Gottfried Wilhelm Leibniz, Monadologie, in Principes de la Nature et de la Grâce. Monadologie, Paris, Garnier-Flammarion, 1996, p. 244.

[3] Ibid., p. 256.

[4] Roland Barthes, « Le message photographique », in Revue Communications, Vol. 1, 1961, pp. 127-138, p. 127.

[5] Ibid., p. 128.

[6] Ibid., p. 138.